Continuité, homéomorphisme, recollement

Quatre définitions à ne jamais confondre — et la première vraie preuve du champ d'examen.

Cette leçon couvre le Cours 2 du champ d'examen, plus une définition transversale du champ (liste 1) : la topologie induite. Quatre objets : la continuité (globale et ponctuelle), l'homéomorphisme (avec ses pièges), la topologie induite (le petit outil qu'on va vraiment utiliser), et enfin une preuve non triviale — le recollement de continuité par un recouvrement ouvert. C'est littéralement une des preuves que tu peux avoir à écrire à l'examen.

1. Continuité — deux formulations, une équivalence

Définition — Continuité (globale)

Soient $(X, \mathcal{T}_X)$ et $(Y, \mathcal{T}_Y)$ deux espaces topologiques. Une application $f : X \to Y$ est continue si, pour tout ouvert $V \in \mathcal{T}_Y$, l'image réciproque $f^{-1}(V)$ est ouverte dans $X$ : $$V \in \mathcal{T}_Y \;\Longrightarrow\; f^{-1}(V) \in \mathcal{T}_X.$$

Définition — Continuité en un point

$f$ est continue en $x_0 \in X$ si, pour tout voisinage $V$ de $f(x_0)$ dans $Y$, il existe un voisinage $U$ de $x_0$ dans $X$ tel que $f(U) \subseteq V$.

Rappel : un voisinage de $x$ est une partie contenant un ouvert contenant $x$.

Proposition — équivalence des deux définitions

$f$ est continue (globalement) $\iff$ $f$ est continue en tout point $x \in X$.

Cette équivalence n'est pas au champ comme preuve à réciter, mais tu dois savoir que les deux formulations sont interchangeables. En pratique : pour vérifier la continuité de $f$, utilise la globale (image réciproque) ; pour raisonner localement (analyse, exemples concrets), utilise la ponctuelle.

Piège classique

La continuité se lit sur les images réciproques des ouverts — pas sur les images directes. L'image directe d'un ouvert par une application continue n'est en général pas ouverte. Exemple : $f: \mathbb{R} \to \mathbb{R}, \; x \mapsto x^2$ est continue, mais $f\big((-1, 1)\big) = [0, 1)$ n'est pas ouvert.

2. Homéomorphisme — attention aux fausses évidences

Définition — Homéomorphisme

Une application $f : X \to Y$ est un homéomorphisme si :

  1. $f$ est une bijection ;
  2. $f$ est continue ;
  3. sa réciproque $f^{-1} : Y \to X$ est continue.

Deux espaces sont dits homéomorphes s'il existe un homéomorphisme entre eux. On note $X \cong Y$.

Piège n°1 — bijection continue ≠ homéomorphisme

Une bijection continue peut avoir une réciproque non continue. Contre-exemple minimaliste : $$\text{id} : (\mathbb{R}, \mathcal{T}_{\text{discrète}}) \longrightarrow (\mathbb{R}, \mathcal{T}_{\text{std}}), \qquad x \mapsto x.$$ L'identité est bijective et continue (car toute partie de la source est ouverte). Mais la réciproque, l'identité en sens inverse, envoie un singleton $\{x\}$ (ouvert dans la topologie discrète du but) sur $\{x\}$ dans $\mathbb{R}_{\text{std}}$, qui n'est pas ouvert. Donc pas continue, donc pas homéomorphisme.

À retenir pour l'examen

Il existe un cas magique où bijection + continuité suffit pour être un homéomorphisme : quand la source est compacte et le but est séparé. C'est un résultat du Cours 10-11 (dans le champ d'examen) — on y reviendra en profondeur au Jour 8.

3. Topologie induite — l'outil qu'il nous manque

Avant d'attaquer la preuve du recollement, on a besoin d'un objet du champ d'examen (liste 1) qui n'a pas encore été défini : la topologie induite sur une partie. C'est ce qui permet de parler d'« ouvert dans $U_i$ » quand $U_i \subseteq X$.

Définition — Topologie induite (ou de sous-espace)

Soient $(X, \mathcal{T})$ un espace topologique et $Z \subseteq X$ une partie quelconque. La topologie induite sur $Z$ est $$\mathcal{T}_Z \;=\; \{\, Z \cap U \;:\; U \in \mathcal{T} \,\}.$$ Autrement dit : les ouverts de $Z$ sont exactement les traces sur $Z$ des ouverts de $X$.

Proposition — $\mathcal{T}_Z$ est bien une topologie

La famille $\mathcal{T}_Z$ vérifie les trois axiomes d'une topologie sur $Z$.

Preuve — expresse
  1. Axiome 1 $\emptyset = Z \cap \emptyset$ et $Z = Z \cap X$, donc $\emptyset, Z \in \mathcal{T}_Z$.
  2. Axiome 2 — union quelconque Soit $(V_i)_{i \in I}$ une famille d'éléments de $\mathcal{T}_Z$ : chaque $V_i = Z \cap U_i$ avec $U_i \in \mathcal{T}$. Alors $\bigcup_i V_i = \bigcup_i (Z \cap U_i) = Z \cap \bigcup_i U_i$. Comme $\bigcup_i U_i \in \mathcal{T}$ (axiome 2 sur $X$), on a $\bigcup_i V_i \in \mathcal{T}_Z$.
  3. Axiome 3 — intersection finie De même, $\bigcap_{k=1}^n (Z \cap U_k) = Z \cap \bigcap_{k=1}^n U_k$, et $\bigcap_k U_k \in \mathcal{T}$ (axiome 3 sur $X$). Donc l'intersection finie reste dans $\mathcal{T}_Z$. $\blacksquare$

Cette définition est ce qui permet, quand on écrit « la restriction $f|_Z : Z \to Y$ est continue », de savoir de quoi on parle : la continuité de $f|_Z$ se lit avec la topologie $\mathcal{T}_Z$ sur la source $Z$.

On a besoin maintenant d'une petite propriété très utile — c'est elle qu'on va invoquer dans la preuve du recollement :

Proposition — ouvert dans un ouvert = ouvert

Soit $Z \subseteq X$. Si $Z$ est ouvert dans $X$ (c'est-à-dire $Z \in \mathcal{T}$), alors tout ouvert de $Z$ pour la topologie induite est aussi ouvert dans $X$ : $$Z \in \mathcal{T} \;\Longrightarrow\; \mathcal{T}_Z \subseteq \mathcal{T}.$$

Preuve

Soit $V \in \mathcal{T}_Z$. Par définition, $V = Z \cap U$ pour un certain $U \in \mathcal{T}$. Comme $Z \in \mathcal{T}$ par hypothèse et $U \in \mathcal{T}$, l'intersection $Z \cap U$ est une intersection finie (de deux termes !) d'ouverts de $X$. Par l'axiome 3, $Z \cap U \in \mathcal{T}$, donc $V \in \mathcal{T}$. $\blacksquare$

Attention à l'hypothèse « $Z$ ouvert »

Si $Z$ n'est pas ouvert dans $X$, la proposition tombe. Exemple : dans $X = \mathbb{R}$, prends $Z = [0, 1]$ (pas ouvert). L'ensemble $V = [0, 1/2) = Z \cap (-1, 1/2)$ est ouvert dans $Z$ pour la topologie induite, mais pas ouvert dans $\mathbb{R}$ (car $0$ n'a aucun voisinage inclus dans $V$ dans $\mathbb{R}$).

C'est exactement pour cela que le théorème de recollement de la section suivante exige un recouvrement ouvert, pas juste un recouvrement quelconque.

4. La preuve du champ — recollement de continuité

Voici l'énoncé exact que tu peux devoir prouver à l'examen (Cours 2, dernière proposition) :

Théorème — recollement local par ouverts

Soient $f : X \to Y$ une application et $(U_i)_{i \in I}$ un recouvrement ouvert de $X$ (c'est-à-dire $\bigcup_{i \in I} U_i = X$ et chaque $U_i \in \mathcal{T}_X$). Si pour tout $i \in I$, la restriction $$f|_{U_i} \;:\; U_i \longrightarrow Y$$ est continue (pour la topologie induite sur $U_i$), alors $f$ est continue sur $X$.

Applique le protocole. Premier mouvement : que veut dire « $f$ est continue » ? Que $f^{-1}(V) \in \mathcal{T}_X$ pour tout ouvert $V \subseteq Y$. On part de là.

Preuve — pas à pas
  1. Déballer la conclusion Soit $V \in \mathcal{T}_Y$ un ouvert quelconque de $Y$. On veut montrer que $f^{-1}(V) \in \mathcal{T}_X$.
  2. Découper $f^{-1}(V)$ le long du recouvrement Comme $\bigcup_i U_i = X$, on a $$f^{-1}(V) \;=\; f^{-1}(V) \cap X \;=\; f^{-1}(V) \cap \bigcup_{i \in I} U_i \;=\; \bigcup_{i \in I} \bigl( f^{-1}(V) \cap U_i \bigr).$$
  3. Réinterpréter chaque morceau Pour chaque $i$, remarquer que $$f^{-1}(V) \cap U_i \;=\; (f|_{U_i})^{-1}(V).$$ (Un point $x \in U_i$ vérifie $f(x) \in V$ ssi $f|_{U_i}(x) \in V$.)
  4. Utiliser l'hypothèse de continuité locale Comme $f|_{U_i}$ est continue (hypothèse !), $(f|_{U_i})^{-1}(V)$ est ouvert dans $U_i$ pour la topologie induite.
  5. Remonter à un ouvert de $X$ Comme $U_i$ est ouvert dans $X$, la proposition de la §3 (« ouvert dans un ouvert = ouvert ») s'applique : $(f|_{U_i})^{-1}(V)$, qui est ouvert dans $U_i$, est aussi ouvert dans $X$.
    Donc $f^{-1}(V) \cap U_i$ est ouvert dans $X$.
  6. Conclure par union d'ouverts $f^{-1}(V) = \bigcup_{i \in I} \bigl(f^{-1}(V) \cap U_i\bigr)$ est une union d'ouverts de $X$, donc un ouvert de $X$ (axiome 2).
    Ceci vaut pour tout $V \in \mathcal{T}_Y$, donc $f$ est continue. $\blacksquare$

Ce qui fait marcher la preuve. Deux ingrédients seulement : (a) $\bigcup_i U_i = X$ permet de découper $f^{-1}(V)$ ; (b) chaque morceau est ouvert dans $X$ parce que chaque $U_i$ est ouvert. Si les $U_i$ n'étaient que des parties (pas des ouverts), le lemme de l'étape 5 tombe et la preuve échoue. C'est pour ça qu'on suppose un recouvrement ouvert.

Piège subtil

L'analogue pour un recouvrement fermé existe aussi, mais il faut alors que le recouvrement soit fini (« lemme de recollement fermé »). Sur un recouvrement fermé infini, l'énoncé est faux. Ici, avec un recouvrement ouvert, $|I|$ peut être quelconque — le mot-clé « ouvert » achète la puissance.

5. À toi — la composition de continues

À prouver

Soient $f : X \to Y$ et $g : Y \to Z$ deux applications continues. Alors $g \circ f : X \to Z$ est continue.

Applique le protocole. Écris la preuve au brouillon avant de dérouler les indices — elle tient en 3 lignes.

Indices progressifs
Indice 1 — quel est le premier mouvement ?
« $g \circ f$ continue » se déballe : pour tout ouvert $W \in \mathcal{T}_Z$, montrer que $(g \circ f)^{-1}(W)$ est ouvert dans $X$.
Indice 2 — comment simplifier $(g \circ f)^{-1}(W)$ ?
C'est un fait purement ensembliste : $(g \circ f)^{-1}(W) = f^{-1}(g^{-1}(W))$. Preuve d'une ligne : $x \in (g \circ f)^{-1}(W) \iff g(f(x)) \in W \iff f(x) \in g^{-1}(W) \iff x \in f^{-1}(g^{-1}(W))$.
Solution complète

Preuve. Soit $W \in \mathcal{T}_Z$. On a $(g \circ f)^{-1}(W) = f^{-1}\bigl(g^{-1}(W)\bigr)$.

Comme $g$ est continue, $g^{-1}(W) \in \mathcal{T}_Y$. Comme $f$ est continue, $f^{-1}\bigl(g^{-1}(W)\bigr) \in \mathcal{T}_X$.

Donc $(g \circ f)^{-1}(W) \in \mathcal{T}_X$ pour tout ouvert $W$ de $Z$ : $g \circ f$ est continue. $\blacksquare$

6. Quiz de rappel

Q1

Définition — $f : X \to Y$ est continue (globale) : condition sur les images ______ des ouverts.

Vérifier
Images réciproques. Pour tout $V \in \mathcal{T}_Y$, $f^{-1}(V) \in \mathcal{T}_X$.
Q2

Les trois conditions pour qu'une application soit un homéomorphisme ?

Vérifier
Bijection ; continue ; réciproque continue.
Q3

Vrai ou faux : toute bijection continue est un homéomorphisme.

Vérifier
Faux. Contre-exemple : $\text{id} : (\mathbb{R}, \mathcal{T}_{\text{discrète}}) \to (\mathbb{R}, \mathcal{T}_{\text{std}})$. Bijection continue mais réciproque non continue.
Q4

Définition — la topologie induite $\mathcal{T}_Z$ sur $Z \subseteq X$.

Vérifier
$\mathcal{T}_Z = \{Z \cap U : U \in \mathcal{T}\}$ — les traces sur $Z$ des ouverts de $X$.
Q5

Sous quelle condition sur $Z$ a-t-on l'implication « $V$ ouvert dans $Z$ (induit) $\Rightarrow$ $V$ ouvert dans $X$ » ? Pourquoi ?

Vérifier
Il faut $Z$ ouvert dans $X$. Alors $V = Z \cap U$ est intersection finie de deux ouverts de $X$, donc ouvert dans $X$ (axiome 3). Sans « $Z$ ouvert », c'est faux — cf. $[0, 1/2)$ ouvert dans $[0, 1]$ mais pas dans $\mathbb{R}$.
Q6 — la preuve du champ

Énonce le théorème de recollement local par ouverts, puis résume les deux ingrédients-clés de sa preuve.

Vérifier

Énoncé. Si $(U_i)_{i\in I}$ est un recouvrement ouvert de $X$ et si $f|_{U_i}$ est continue pour tout $i$, alors $f$ est continue.

Ingrédients. (1) On découpe $f^{-1}(V) = \bigcup_i (f^{-1}(V) \cap U_i)$ grâce au recouvrement. (2) Le fait que les $U_i$ soient ouverts permet de dire que chaque $f^{-1}(V) \cap U_i$ — ouvert dans $U_i$ par continuité locale — est aussi ouvert dans $X$.

Q7

Pourquoi le théorème échoue-t-il en général si on remplace « recouvrement ouvert » par « recouvrement fermé quelconque » ?

Vérifier
Parce que la proposition « ouvert dans $U_i$ = ouvert dans $X$ » utilise que $U_i$ est ouvert. Pour des fermés, l'analogue « fermé dans $F_i$ = fermé dans $X$ » nécessite un recouvrement fini (car on ne peut recoller que des unions finies de fermés). Le recouvrement ouvert peut être infini ; le recouvrement fermé doit être fini.

7. Récap et micro-victoire

Tu tiens maintenant :

Prends note : la structure de la preuve de recollement — « écrire $f^{-1}(V)$ comme union de pièces » — est un pattern qu'on retrouvera pour la continuité d'une application définie par recollement (par exemple sur un quotient au Cours 13). Retiens-le.