Trois métriques et une topologie produit sur le même ensemble — et pourquoi elles ne coïncident pas.
Cette leçon couvre les résultats des Cours 7 et 8 du champ d'examen concernant l'espace $PL$ (fonctions continues linéaires par morceaux sur $[0,1]$). C'est un cas d'école : quatre topologies naturelles cohabitent sur le même ensemble, et on doit être capable de dire précisément lesquelles se contiennent, lesquelles sont égales, et lesquelles ne sont pas comparables. Les preuves d'inégalité stricte demandent d'exhiber des suites témoins — c'est la technique-clé de cette leçon.
Ces résultats sont couverts en Cours 7-8 et dans les Séries 7-8 (avec corrigés). Le polycopié Cimasoni couvre la convergence ponctuelle dans le cadre général du produit $X^I$ (§I.6, exemple 3, p. 31) mais pas les inégalités strictes spécifiques à $PL$. Cette leçon suit fidèlement les énoncés du champ et les preuves de la Série 7 corrigée.
On note $PL$ l'ensemble des fonctions $f : [0, 1] \to \mathbb{R}$ qui sont continues et linéaires par morceaux (il existe une subdivision finie de $[0, 1]$ sur chaque sous-intervalle de laquelle $f$ est affine).
Pour $f, g \in PL$, on pose :
On note $\mathcal{T}_{\max}, \mathcal{T}_{\text{taxi}}, \mathcal{T}_{\text{std}}$ les topologies engendrées (Leçon 4).
Vérifier que $d_{\max}$ et $d_{\text{taxi}}$ sont bien des métriques est un exercice standard : les trois axiomes (positivité, symétrie, séparation, inégalité triangulaire) se vérifient directement. Pour la séparation de $d_{\text{taxi}}$, on utilise que si $\varphi : [0,1] \to [0, \infty)$ est continue et $\int_0^1 \varphi = 0$, alors $\varphi \equiv 0$ (positivité de l'intégrale de Riemann des fonctions continues positives).
Une quatrième topologie apparaît naturellement, cette fois par restriction d'une topologie produit :
Soit $X = \mathbb{R}^{[0,1]}$ l'ensemble de toutes les fonctions de $[0, 1]$ dans $\mathbb{R}$, muni de la topologie produit (Leçon 6). Comme $PL \subseteq X$, on peut munir $PL$ de la topologie induite (Leçon 2) par $X$ ; on la note $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ et on l'appelle topologie ponctuelle (ou topologie de la convergence simple).
Par définition de la topologie produit sur $\mathbb{R}^{[0,1]}$, une base de la topologie produit est $$\mathcal{B} = \left\{\, \prod_{t \in [0,1]} U_t \;\middle|\; U_t \subseteq \mathbb{R} \text{ ouvert et } U_t = \mathbb{R} \text{ pour tout } t \text{ sauf un nombre fini} \,\right\}.$$ Une base de $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ est alors $\mathcal{B}_{PL} = \{B \cap PL : B \in \mathcal{B}\}$. Explicitement, un ouvert basique de $f \in PL$ dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ s'écrit $$U \;=\; \left\{\, g \in PL \;:\; g(x_1) \in I_1,\; \ldots,\; g(x_k) \in I_k \,\right\},$$ où $x_1, \ldots, x_k \in [0,1]$ (nombre fini) et $I_j \subseteq \mathbb{R}$ sont des ouverts avec $f(x_j) \in I_j$.
Autrement dit : « être proche de $f$ dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ » signifie « prendre des valeurs proches de $f(x_1), \ldots, f(x_k)$ en un nombre fini de points ». Aucune contrainte ailleurs.
Hypothèses : $(f_n)$ une suite dans $PL$, $f \in PL$.
Conclusion : $f_n \xrightarrow{\mathcal{T}_{\text{ponct}}} f$ si et seulement si $\forall x \in [0, 1],\; f_n(x) \to f(x)$ dans $\mathbb{R}$.
Retiens : « convergence dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ » et « convergence ponctuelle sur $[0,1]$ » sont interchangeables. Cette équivalence sera la clef pour distinguer $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ des topologies métriques.
On rappelle un lemme utile (Série 7, Ex. 4a), qu'on utilisera à plusieurs reprises :
Hypothèses : $M$ ensemble, $d_1$ et $d_2$ deux métriques sur $M$ avec $d_1(x, y) \geq d_2(x, y)$ pour tous $x, y$.
Conclusion : $\mathcal{T}_{d_1} \supseteq \mathcal{T}_{d_2}$ (la topologie associée à la plus grande métrique est la plus fine).
Idée de preuve : $B_{d_1}(x, r) \subseteq B_{d_2}(x, r)$ (une $d_1$-boule est plus petite qu'une $d_2$-boule de même rayon), donc tout $\mathcal{T}_{d_2}$-ouvert s'écrit comme union de $d_1$-boules, donc est $\mathcal{T}_{d_1}$-ouvert.
Pour tous $f, g \in PL$ : $$d_{\text{taxi}}(f, g) \;=\; \int_0^1 |f(x) - g(x)|\, dx \;\leq\; \left(\sup_{x \in [0,1]} |f(x) - g(x)|\right) \cdot 1 \;=\; d_{\max}(f, g).$$ Donc $d_{\max} \geq d_{\text{taxi}}$ point à point, et le lemme donne $\mathcal{T}_{\max} \supseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}}$.
Soit $U \in \mathcal{B}_{PL}$ un ouvert basique de $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$, avec $f \in U$. Il existe $x_1, \ldots, x_k$ et $r_j > 0$ tels que $(f(x_j) - r_j, f(x_j) + r_j) \subseteq I_j$ pour chaque $j$. Posons $\varepsilon = \min_j r_j > 0$.
Si $g \in PL$ vérifie $d_{\max}(f, g) < \varepsilon$, alors pour chaque $j$ : $$|g(x_j) - f(x_j)| \;\leq\; \sup_x |g(x) - f(x)| \;<\; \varepsilon \;\leq\; r_j,$$ donc $g(x_j) \in (f(x_j) - r_j, f(x_j) + r_j) \subseteq I_j$. Donc $g \in U$. On a montré $B_{\max}(f, \varepsilon) \subseteq U$ : tout ouvert de $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ contient une $d_{\max}$-boule autour de chacun de ses points, donc est ouvert dans $\mathcal{T}_{\max}$. $\blacksquare$
Les inclusions ci-dessus sont strictes. Pour le prouver, on utilise systématiquement le critère suivant (contraposée de Série 7 Ex. 4b) :
Rappel (Ex. 4b) : si $\mathcal{T}_1 \supseteq \mathcal{T}_2$, alors toute suite convergente dans $\mathcal{T}_1$ est convergente dans $\mathcal{T}_2$ (avec la même limite).
Contraposée : s'il existe une suite $(f_n)$ qui converge dans $\mathcal{T}_2$ mais pas dans $\mathcal{T}_1$, alors $\mathcal{T}_1 \not\supseteq \mathcal{T}_2$.
Pour prouver $\mathcal{T}_A \not\supseteq \mathcal{T}_B$, il faut une suite qui converge dans $\mathcal{T}_B$ (la « petite ») mais pas dans $\mathcal{T}_A$ (la « grande » supposée). Ne pas se tromper de sens — c'est l'erreur classique.
Pour $n \geq 1$, on définit $f_n \in PL$ par (« tente » de sommet $(\tfrac{1}{n}, \sqrt{n})$, support $[0, \tfrac{2}{n}]$) : $$f_n(x) \;=\; \begin{cases} \sqrt{n} \cdot n \cdot x & x \in [0, 1/n], \\ \sqrt{n} \cdot n \cdot (2/n - x) & x \in [1/n, 2/n], \\ 0 & x \in [2/n, 1]. \end{cases}$$
Par le critère, $\mathcal{T}_{\max} \not\supseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}}$... mais on a déjà prouvé $\mathcal{T}_{\max} \supseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}}$. La subtilité : $\mathcal{T}_{\max} = \mathcal{T}_{\text{taxi}}$ impliquerait équivalence des convergences. Ici on a $f_n \to 0$ pour $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$ mais pas pour $\mathcal{T}_{\max}$, donc les topologies ne sont pas égales : $\mathcal{T}_{\text{taxi}} \subsetneq \mathcal{T}_{\max}$. $\blacksquare$
La même suite $(f_n)$ ci-dessus fait l'affaire :
Donc $\mathcal{T}_{\text{ponct}} \subsetneq \mathcal{T}_{\max}$. $\blacksquare$
C'est le résultat le plus subtil : aucune des deux ne contient l'autre. Deux suites témoins, une dans chaque direction.
Dans la Direction 2 ci-dessous, tu vas voir deux tentatives de suite qui échouent avant la construction définitive (spikes alternés). Ce n'est pas de la négligence : c'est volontaire. Trouver la bonne suite témoin est justement l'exercice de flair — voir pourquoi les candidats naïfs ratent permet de comprendre pourquoi la construction finale marche. Si à la lecture tu préfères aller direct au résultat, saute aux « spikes alternés » et reviens aux tentatives ratées seulement si l'intuition manque. Dis-moi si ce format t'a aidé ou t'a plutôt gêné — je peux nettoyer pour ne garder que la version finale si tu préfères.
Il faut une suite convergeant dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ mais pas dans $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$.
Pour $n \geq 1$, on définit $h_n \in PL$ (tente de sommet $(\tfrac{1}{n}, n)$, support $[0, \tfrac{2}{n}]$) : $$h_n(x) \;=\; \begin{cases} n^2 x & x \in [0, 1/n], \\ n^2 (2/n - x) & x \in [1/n, 2/n], \\ 0 & x \in [2/n, 1]. \end{cases}$$
Par le critère, $\mathcal{T}_{\text{taxi}} \not\supseteq \mathcal{T}_{\text{ponct}}$. $\blacksquare$
Il faut une suite convergeant dans $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$ mais pas dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ (i.e. pas ponctuellement).
Énumérons les rationnels dyadiques de $(0, 1)$ (ou plus simplement les positions $x_n = \tfrac{1}{2} + \tfrac{(-1)^n}{4}$, alternant entre $\tfrac{1}{4}$ et $\tfrac{3}{4}$). Pour $n \geq 1$, définissons $g_n$ comme la tente de hauteur $1$, support $[x_n - \tfrac{1}{n}, x_n + \tfrac{1}{n}] \cap [0, 1]$, sommet $(x_n, 1)$.
Correction : pour la « non-convergence ponctuelle », il faut que la position visite $x = \tfrac{1}{2}$ infiniment souvent avec une largeur qui recouvre encore ce point. Le plus simple :
Suite alternative — tente fixe de hauteur alternée : définir $\tilde{g}_n(x)$ = tente de hauteur $\alpha_n$ où $\alpha_n = 1$ si $n$ pair, $\alpha_n = 0$ si $n$ impair, support $[0, \tfrac{2}{n}]$, sommet à $\tfrac{1}{n}$. Alors :
Suite définitive — spikes ponctuellement divergents : considérons $g_n$ défini comme la tente de sommet $(\tfrac{1}{2}, 1)$ si $n$ pair, et $g_n \equiv 0$ si $n$ impair, avec support $[\tfrac{1}{2} - \tfrac{1}{n}, \tfrac{1}{2} + \tfrac{1}{n}]$ pour $n$ pair.
Donc $(g_n) \to 0$ dans $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$ mais pas dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$, ce qui donne $\mathcal{T}_{\text{ponct}} \not\supseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}}$. $\blacksquare$
$$\mathcal{T}_{\text{taxi}} \;\subsetneq\; \mathcal{T}_{\max} \;\supsetneq\; \mathcal{T}_{\text{ponct}}, \qquad \mathcal{T}_{\text{ponct}} \not\subseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}} \text{ et } \mathcal{T}_{\text{taxi}} \not\subseteq \mathcal{T}_{\text{ponct}}.$$ Représentation visuelle : $\mathcal{T}_{\max}$ est la plus fine, strictement au-dessus des deux autres, qui sont incomparables entre elles.
Hypothèses : les suites $(f_n)$, $(h_n)$, $(g_n)$ définies ci-dessus dans $PL$.
Conclusion à écrire proprement : Montrer que $\mathcal{T}_{\text{ponct}} \not\supseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}}$ en rédigeant intégralement la preuve avec la suite $(g_n)$ (spikes alternés en $\tfrac{1}{2}$). Structure : (1) énoncer clairement le critère utilisé ; (2) définir $(g_n)$ ; (3) vérifier convergence $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$ ; (4) réfuter convergence $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ ; (5) conclure.
Preuve. On veut montrer $\mathcal{T}_{\text{ponct}} \not\supseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}}$. Par contraposée du résultat « inclusion des topologies ⇒ implication des convergences », il suffit d'exhiber une suite convergeant dans $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$ et pas dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$.
Construction. Pour $n \geq 1$ pair, définissons $g_n \in PL$ comme la tente de sommet $(\tfrac{1}{2}, 1)$, support $[\tfrac{1}{2} - \tfrac{1}{n}, \tfrac{1}{2} + \tfrac{1}{n}]$ (extérieur du support : $g_n = 0$). Pour $n$ impair, posons $g_n \equiv 0$. Chaque $g_n$ est continue et linéaire par morceaux, donc $g_n \in PL$.
Convergence dans $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$. Pour $n$ impair, $d_{\text{taxi}}(g_n, 0) = 0$. Pour $n$ pair, $d_{\text{taxi}}(g_n, 0) = \int_0^1 g_n = \tfrac{1}{2} \cdot \tfrac{2}{n} \cdot 1 = \tfrac{1}{n}$. Donc $d_{\text{taxi}}(g_n, 0) \leq \tfrac{1}{n} \to 0$.
Non-convergence dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$. Par le Théorème §3, il suffit d'exhiber un $x_0 \in [0, 1]$ tel que $g_n(x_0)$ ne converge pas vers $0$. Prenons $x_0 = \tfrac{1}{2}$ : pour $n$ pair, $g_n(\tfrac{1}{2}) = 1$ (sommet) ; pour $n$ impair, $g_n(\tfrac{1}{2}) = 0$. La sous-suite $(g_{2k}(\tfrac{1}{2}))_k$ est constante égale à $1$, donc ne converge pas vers $0$. Donc $(g_n)$ ne converge pas vers $0$ dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$.
Conclusion. Par contraposée, $\mathcal{T}_{\text{ponct}} \not\supseteq \mathcal{T}_{\text{taxi}}$. $\blacksquare$
Définis l'espace $PL$ et les trois métriques $d_{\max}$, $d_{\text{taxi}}$, $d_{\text{std}}$.
Définis $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ sur $PL$ (comment est-elle construite ?).
Caractérisation : $(f_n) \to f$ dans $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ ssi ______ .
Donne le bilan complet des inclusions entre $\mathcal{T}_{\text{max}}$, $\mathcal{T}_{\text{taxi}}$ et $\mathcal{T}_{\text{ponct}}$ sur $PL$ (strictes, égales, non comparables).
Quelle est la stratégie standard pour montrer $\mathcal{T}_A \not\supseteq \mathcal{T}_B$ (non-inclusion) via une suite ?
Vrai ou faux : si $d_1 \geq d_2$ point à point, alors la topologie $\mathcal{T}_{d_2}$ est plus fine que $\mathcal{T}_{d_1}$.
Tu tiens maintenant :
Ce paysage à quatre topologies (en incluant $\mathcal{T}_{\text{std}}$) sur un même espace est l'un des exemples les plus riches du cours. Il illustre concrètement que la « topologie » sur un espace fonctionnel dépend fortement de la structure choisie (métrique uniforme, $L^1$, $L^2$, ou produit), et que ces choix ne sont pas interchangeables.